La place du christianisme dans l’empire romain

 

 Message adressé à Monsieur Lucien J.Heldé,

auteur du site  http://www.empereurs-romains.net/

 

 

 

 

Cher Monsieur,

 

Votre site à la fois magnifique et très complet sur les empereurs romains mérite respect et admiration de la part de tous ceux qui, comme moi, s’intéressent à l’histoire et à la religion.

 

Et puisque j’évoque la religion, vos analyses ont retenu mon attention notamment sur une question qui me tient tout particulièrement à cœur : le dieu  Christos.

 

De ce personnage, vous donnez des indications fort précieuses dans les documents suivants  (je me permets de vous citer, vous et les interlocuteurs qui dialoguent avec vous sur votre site, afin de mettre en exergue les arguments présentés) :

 

 

Je lis donc, sous 

http://www.empereurs-romains.net/emp05suet.htm  : 

 

 

Jésus bien vivant en 42 ap. J.-C. ou Suétone et "Chrestos".

 

"Judeaos, impulsore Chresto assidue tumultuantes, Roma expulit" - "Les Juifs provoquant continuellement des troubles à l'instigation de Chrestos, il les chassa de Rome" (Suétone, Claude, XXV)

 

L'interprétation de cette petite phrase de Suétone par la plupart des critiques modernes me semble assez légère. Pour eux, pas de doute, l'historien romain se trompe, un point c'est tout ! Cet ignare de Suétone croit que ce "Chrestos" est toujours vivant alors qu'en fait, les juifs se réclament d'un personnage décédé depuis près de deux lustres !

 

Cet imbécile d'historien ignorerait donc presque tout du "fait chrétien". Cet abruti ne saurait donc même pas que Jésus le Nazaréen, exécuté par Ponce Pilate, à Jérusalem, en 33, était surnommé "Chrestos" (ou "Christos") et que ses disciples se nommaient donc "Chrétiens" ou "Christiens".

 

Allons donc !

 

Suétone, qui écrit quatre-vingts ans après ces faits, alors que les Chrétiens ont déjà largement fait parler d'eux ; Suétone, ami de Pline le Jeune qui aura maille à partir avec les Chrétiens ; Suétone, archiviste d'Hadrien qui publiera un rescrit envers les Chrétiens ; ce Suétone cancanier, au courant de tous les ragots, surtout les plus malveillants, ne saurait rien de ce Jésus-Christ dont on a si abondamment parlé sous les règnes de Claude, de Domitien et de Trajan ! Ce "fouille-merde" se mettrait le doigt dans l'oeil jusqu'à l'omoplate en croyant, à tort, que Jésus est toujours vivant en 42 !

 

C'est quasiment invraisemblable !

 

Mais alors, si effectivement Suétone nous laisse supposer que ce "Chrestos" est bien vivant en 42, deux possibilités se présentent :

 

 

1. Suétone sait, comme tout un chacun à l'époque où il écrit, que Jésus a survécu à la crucifixion et qu'il n'est mort que bien plus tard. Suétone n'a donc nul besoin d'alourdir son récit de détails superflus : les Juifs se soulèvent à l'instigation d'un certain "Chrestos" et c'est bien normal, puisque c'est le chef d'une de leurs factions. Tout le monde sait cela !

 

2. Suétone ne sait pas que Jésus a survécu au supplice et il ne fait pas le rapprochement entre Jésus et ce mystérieux "Chrestos".

 

Invraisemblable, dites-vous : "Tout le monde connaît Jésus-Christ !".

 

Non, c'est pourtant fort possible, et ce pour deux raisons qui se complètent l'une l'autre :

 

1. S'il écrit en latin, Suétone, comme tous les érudits de son temps pense en grec. Et quand, quatre-vingts ans après, il lit les déclarations (en grec) des manifestants juifs de 42 qui désignent un certain "Chrestos" comme leur chef, il ne voit là qu'un vulgaire sobriquet. Ce "nom de guerre", vu le sens littéral du mot grec, nous le traduirions aujourd'hui par : "le Visqueux", "le Huileux", "le Gommeux" ou "l'Empoissé ".

Les sources consultées par Suétone parlent d'un donc personnage nommé "l'Empoissé" qui dirige, peut-être de loin, mais en chair et en os, les émeutes juives de 42. Dès lors, l'historien, logique comme tous les Romains, ne peut identifier l'agitateur nommé "le Gommeux", bien vivant et actif en 42, comme étant ce Jésus dit "Messiah" ("Unctus" en latin, "Oint" en français), qu'il croit crucifié et mort à Jérusalem dix ans plus tôt.

Alors, dans ses "Vies des Douze Césars", Suétone écrit tout bêtement : Les Juifs provoquant continuellement des troubles à l'instigation d'un certain "Gommeux", Claude les chassa de Rome...

et la personnalité de ce "Chrestos, le Gommeux" reste mystérieuse pour lui.

Pas pour nous !

2. L'erreur de Suétone est aussi compréhensible du fait que ses sources, ces rapports de police des années 40, parlent bien de "Juifs" qui s'agitent et non de "Chrétiens". Et c'est  normal, car, à l'époque de l'empereur Claude, les deux "religions" sont encore inextricablement liées. Comme cul et chemise... ou plutôt, en l'occurence, comme larrons en foire !

Mais au moment où Suétone écrit, quatre-vingts années plus tard, les Juifs et les Chrétiens, jadis très liés, se détestent cordialement. Et cela, Suétone le sait parfaitement.

Alors, comment voulez-vous que le bon historien puisse envisager une seconde que ces Juifs, qui haïssent les Chrétiens, se soulèvent à l'instigation de Christ... Ce Christ qu'ils maudissent hebdomadairement dans leurs synagogues !

Ce ne peut être, aux yeux de Suétone, qu'une impossibilité flagrante !

Dès lors, si Suétone peut écrire sans frémir et sans avoir besoin de mettre les points sur les "i" que les Juifs provoquent continuellement des troubles à l'instigation d'un certain Chrestos, c'est qu'il pense que personnage inconnu mais bien vivant en 42, que ce "Gommeux" dont se revendiquent les Juifs, n'est qu'un quelconque agitateur juif, connu uniquement sous ce ridicule sobriquet grec. Mais, pour lui, en aucun cas, il ne peut s'agir de ce Jésus que les Juifs haïssent.

 

Nous, qui connaissons l'évolution des relations entre les deux religions, nous pouvons faire le rapprochement entre ce Chrestos, chef des Juifs de Rome sous Claude, et Jésus-Christ, fondateur de la religion chrétienne. Pas Suétone ! Pour lui (et pour la plupart de ses lecteurs d'ailleurs), c'eût été le comble de l'invraisemblance.

 

Bref, soit Suétone savait que Jésus, avait survécu (Dieu sait comment) à la crucifixion de Ponce Pilate, soit il n'a fait pas le rapprochement entre le crucifié et Jérusalem et l'agitateur populaire juif qui sévissait à Rome en l'an 42 ; mais dans les deux cas de figure, le texte de Suétone précise bien que Jésus était encore vivant en 42. Dans le cas contraire, l'historien latin l'aurait précisé, noir sur blanc !

 

 

Je lis également, à l’adresse

http://www.empereurs-romains.net/empret05a.htm

 

 

16 Mars 2001

 

Didier a écrit :

 

 Je me permets une petite bafouille et, de plus, j'ai deux trois questions à soumettre.

 

Tout d'abord bravo et encore bravo pour votre travail d'érudition et de patience et, si comme vous l'affirmez vous n'êtes ni historien professionnel (pas même licencié ? en philo classique, mmmhh ?), ni amateur fanatique et névrosé, je ne peux que m'ébahir à la fois devant le temps que vous avez dû consacrer à ce travail (vous parlez bien le latin tout de même, désolé, je taquine…) et à l'objectivité que vous avez pu développer en autodidacte.

 

Je retrouve ici certaines idées qui me sont chères depuis pas mal de temps ; bien sûr, Jésus était un activiste juif ; bien sûr son discours est à relire dans le cadre plus général du messianisme hébraïque ; bien sûr les communautés apostoliques attendaient la fin du monde et ne ressemblaient en rien à l'Église qu'on a connue plus tard (ça, il suffit de lire les évangiles pour s'en rendre compte, bien que certains prétendent que Saint Paul déjà avait "hellénisé" le message de Jésus, Nietzsche ?). Mais quant à la survie du Christ au supplice de la croix et son implication dans les révoltes ultérieures, c'est plus hasardeux (mais pourquoi pas après tout cela ne dépendait que de sa condition physique ou de ses disciples-guerilleros) et ce n'est pas ça qui m'intéresse le plus.

 

Ce qui me titille plus c'est la transformation qui s'est opérée entre cette secte juive assez obscure et son "jihad" apocalyptique, et la religion d'État de cet empire romain dont la naissance avait en fait sonné le glas de l'ancien monde (je ne sais plus qui a dit que la création de l'empire avait réduit un univers entier en la banlieue d'une ville, Rome) ; d'ailleurs, à l'époque d'Auguste le malaise semble généralisé même chez les romains, on peut supposer que bon nombre d'entre eux étaient conscients de ce qui se jouait, n'est ce pas à ce moment-là que le stoïcisme a pris son essor ? faute de pouvoir faire autrement valait-il mieux pour eux accepter leur destin de destructeur de monde ?) et l'interpénétration qui s'est opérée durant des siècles entre cet empire et cette religion. Le Christianisme ayant absorbé la culture gréco-romaine, ne pouvant faire autrement et l'empire s'étant allié au Christianisme parce qu'il jouait exactement le jeu dont avait besoin (quoique Mithra aurait très bien pu faire l'affaire, ah si seulement… mmh !)

 

Mais la personnalité de Jésus d'abord, ce qui m'a toujours intrigué, ce sont les 20 ans qu'il a passé en Égypte : une jeune province romaine avec Alexandrie comme centre du monde culturel pour un "pecnot" d'Hébreu ça a dû lui ouvrir pas mal les yeux ! Ci fait que quand il revient, certaines de ses prédictions paraissent plutôt être des avertissements, la destruction du temple de Salomon dans les 20 ans, fallait pas être devin pour s'en rendre compte, c'était marqué sur le front de tous les Romains !

 

Mais je m'écarte, ce que je me demande c'est si Jésus etait uniquement un digne successeur d'Élie et prophète juif pur jus ou si lui-même n'avait pas déjà "bouffé" un peu de neo-platonicisme ou autre en Égypte ? Et pour ce qui est du judaïsme, quelles sont ses relations exactes avec les Esséniens, faut-il croire que Marie etait essénienne ? Faut-il se fier aux manuscrits de Qumram qui prétendent que l'on avait déjà crucifié des rabbins depuis au moins un siècle avant Jésus dont un qu'on appelait justement "le Fils de l'Étoile" ?

 

A-t-on créé une légende sur base de plusieurs personnages, avant ou après la mort de Jésus (la vraie, celle à laquelle vous faites allusion, elle me plait, je l'avoue), avec lui ?

 

Cela reste de l'ordre de la spéculation, ce qui fait partie de l'histoire ce sont les métamorphoses successives du serpent chrétien, ses mues durant les siècles après ce Jésus-Oint-Christos-Elie-Apollonius (! ?) (on en reparlera), et surtout, les hérétiques et plus principalement les gnostiques ; car la je vous trouve un peu Manichéen (ha ha !), la vilaine Église de plus en plus platonicienne et les gentils hérétiques qui sont restés proches du message de Ché-Jésus l'oriental, un homme, un vrai prolétaire, tout de même, le fait seul qu'il y ait des dissensions théologiques prouve que le message se perd, dans quel clan que se soit. Et puis une religion révélée n'atteint jamais, sur base de l'expérience d'un seul homme, la somme métaphysique accumulée par une civilisation entière, sa philosophie est toujours bancale et se trouve obligée d'accepter et d'intégrer des pans de l'ancienne culture tout en réfutant d'autres ce qui la met dans une situation malaisée pour des siècles, le problème de la personne du Christ-Jésus, de la Sainte Trinité (et de la transsubstantiation, catholiques cannibales !) n'ont jamais été réglés, ce n'est pas Thomas d'Aquin qui me dira le contraire !

 

Le Christianisme n'est d'ailleurs pas seul dans le cas, le bouddhisme s'est débattu avec le même genre de problèmes pendant 2000 ans.

 

De plus j'en reviens à Jésus lui-même, est ce que son message était si clair que ça, est ce qu'il n'y a pas eu simulacre sur simulacre et est ce qu'il n'a pas (comme le prétendaient les gnostiques) transmis un peu de ce qu'il avait appris en Égypte aux apôtres, et à eux seulement, le peuple hébreu étant + réceptif à un message messianique.

 

De nombreuses sectes gnostiques étaient basées sur le néo-platoniscisme (et ou le Pythagorisme, je confonds souvent), parfois plus platonicienne que Chrétienne et étaient pourtant persécutés par l'Église dès qu'elle en avait le pouvoir et déclaré hérésiarques auparavant.

 

Certains rituels de l'Église ont d'ailleurs été "empruntés" aux gnostiques les + importants étant l'extrême-onction et le culte de Marie, le culte des images aussi à ce qu'il semblerait (pure tradition grecque) tandis que l'Église est restée longtemps iconoclaste (en bons juifs, ca ils auraient pu le garder mais bon)

 

Non ce qui me chipote, c'est que vous semblez affirmer que la Chrétienté souffreteuse et morbide dans les pires cas (pfff Ignace), évanescente et transcendante dans les meilleurs (ah Maître Eckhart !) telle qu'on la connaît est héritée essentiellement de cette culture gréco-romaine finissante et non pas du Judaïsme, sans antisémitisme primaire, bien entendu, alors que moi je prétends que le monothéisme en général (et donc sémitique) transportait en son sein une vue d'un absolu unique qui croisait celui de l'Empire et que la réalité polythéiste pouvait sublimer (discours à l'apparence illuminée je sais, mais je ne parle qu'en terme sociologique rassurez-vous).

 

Après tout, Apulée qui était prêtre d'Isis (un culte pas spécialement rigolo, pas le pire non plus, ce qui est intéressant c'est qu'il l'a choisi) et dans une période assez tardive (je ne vous apprends rien) me semble encore tout à fait capable d'assimiler cette pluralité qui est pour moi l'essence de ce monde antique et contre lequel le monothéisme (mais aussi l'empire) luttait.

 

Il y eut l'Église, l'Empire et les gens, et, pour les gens, peu importe qu'on soit païens ou Chrétiens pourvu qu'on leur donne une religion qui leur ramène un peu d'espoir et de liberté dans ce monde qui en manquait tant (il n'a qu'à voir les portraits du Fayoum, ca ne vous chipote pas vous des représentations funéraires sans aucun symbole, écrit ou marque religieuse, rien, une vraie photo d'identité).

 

Le Christianisme de base apportait de la liberté mais pas d'espoir, ou l'espoir que ca finisse vite! Les gnostiques ou autres hérétiques étaient sans doute plus proches des gens et, plus teintés de culture grecque ne professaient sans doute pas la fin du monde mais une lutte éternelle du bien et du mal (comme les cathares par exemple, bons dualistes aussi) ce qui leur permettait de nier l'Empire (abomination) mais pas l'ancien monde ou, en fait il transposait la lutte, c'est le monde en général qui est mauvais, pas telle ou telle partie (pour en revenir aux Cathares, l'Église avait interdit l'usure, même pour les juifs, mais les parfaits cathares étaient devenus banquier. Sans intérêt, on pouvait leur faire toute confiance, et eux ne voyaient pas plus d'inconvénients religieux à manipuler de l'argent que des morceaux de bois, matière = matière, point ! )

 

S'ils ont finalement été vaincus c'est parce que leur discours a fini par paraître désuet face à un monde qui avait évolué mais surtout parce que l'Église ne pouvait faire que gagner parce que finalement elle était ce dont l'empire avait besoin. Vous comprenez ce que je veux dire, le neo-platoniscisme n'a pas récupéré le christianisme ce qui lui a permis de devenir religion d'État, l'Église a intégré ce qui l'arrangeait de gnostiques, de platonicien, de mithriate (c'est comme ça qu'on dit ?… ) parce que de toute façon elle jouait au même jeu (psychologique cette fois-ci je ne parle pas de collaboration effective) que l'Empire contre l'Antiquité, contre l'Orient (et donc contre Jésus lui-même) , pour mettre sur pied un monde à réalité unique, sans échappatoire et sans choix, celui du monothéisme.

 

Ne pourrait t on imaginer que Jésus lui-même, lassé de la loi juive, aurait été cherché dans les mystères et les initiations païennes un peu de cette liberté que ni le monothéisme hébreu, ni l'empire ne lui promettait ? ou devait-il simplement s'en remettre à son Dieu unique de colère et de frustration ?

 

Et les gens qui ont vécu ces siècles après lui ne pouvaient-ils pas avoir les mêmes aspirations, donc la question à se poser serait non pas est-ce oriental ou platonicien mais bien est ce libérateur (et donc christique proche de Jésus) ou est-ce un jeu de pouvoir (et donc proche de l'Église et de l'Empire) ?

 

Voilà, j'en remets à vous, on ne refera pas le monde c'est sûr, mais au moins on ne s'endort pas !

 

Didier

 

PS : je ne voulais pas donner à ma lettre cette tournure, mais je l'ai écrite d'un jet, veuillez m'en excuser, le ton me parait maintenant bien trop exalté alors que je ne voulais que susciter des pistes de réflexion et ne pas m'alourdir autant sur Jésus lui-même. Mais tant qu'a fait, je retourne le couteau dans la plaie, croyez vous à une hypothétique rencontre entre Apollonius de Tyane et Jésus ? Je ne suis ni hermétiste, ni franc maçon, simplement un grand lecteur de Flaubert et de son Saint-Antoine . (…)

 

 

RÉPONSE :

 

Eh bien, le moins que l'on puisse dire, c'est que, pour une "petite bafouille", vous vous êtes surpassé ! Votre mail aborde même tant de sujets, aussi variés qu'intéressants, qu'il est bien difficile de déterminer par où commencer. Je ferai donc comme vous, je me laisserai aller à l'inspiration du moment… Et tant pis si on passe du coq à l'âne !

 

Charité bien ordonnée, commençons (non, pas par l'âne !) par moi-même !

 

Si le mot "autodidacte" n'était devenu une insulte à la Capitaine Haddock, il pourrait en effet, assez bien me définir. Quant à mes connaissances en latin, toutes défraîchies qu'elles soient, elles peuvent encore me permettre avec beaucoup de sueur, de jurons et un bon dictionnaire, de tirer quelque "substantifique moelle" d'un texte pas trop compliqué… Et quand je dispose d'une de ces traductions anglaises dont le Net est, heureusement, si bien pourvu, c'est encore mieux !

 

Mais venons-en à des sujets bien plus intéressants que ma petite (c'est très relatif !) personne.

 

Le Jésus des Évangiles (même en se limitant aux seuls "canoniques") est un personnage complexe, et les centaines de milliasses de bouquins qu'on a pondu à son sujet n'ont fait que compliquer encore les choses.

 

Cependant, de mon côté, il m'a toujours semblé paradoxal qu'on ait fait un Dieu Fils de Dieu de celui qui s'obstinait avec une belle constance à se désigner sous le modeste vocable de "Fils de l'Homme" (rassurez-vous, je ne suis pas sans connaître la soi-disant signification métaphysique de l'expression "Fils de l'Homme", mais reste à savoir s'il ne s'agit pas d'une explication a posteriori) … Quant à faire de celui qui interdisait que ses disciples aillent vers Gentils, qu'on jette les perles aux pourceaux et qu'on sème dans chemins caillouteux (entendez les esprits obtus des "Goyim") le créateur d'une religion "universelle, cela m'a paru toujours pousser le bouchon un peu loin !

 

J'ai donc pensé, et je pense d'ailleurs toujours, que c'est l'aspect de Jésus que les Évangiles mettent le moins en exergue, à savoir son rôle politique, qui avait les meilleures chances de "coller" le mieux à la réalité. C'est aussi la seule façon d'expliquer la raison de la censure chrétienne dont ont fait l'objet les rapports des historiens antiques. Pourquoi en effet aurait-on impitoyablement "censuré" les livres de Tacite (entre autres) traitant de la période de la "vie publique" de Jésus (entre 28 et 33 ap. J.-C.) s'ils n'avaient dépeint ce dernier que comme un inoffensif réformateur religieux prêchant l'amour universel et le pardon des offenses ? Tacite (et sans doute bien d'autres historiens "païens" "perdus" aujourd'hui) devait montrer un Jésus gênant pour les Chrétiens du IVe siècle, donc non conforme aux Évangiles, donc plus "politique" que religieux…. Tout n'oubliant pas que, dans le milieu juif de l'époque, religion et politique étaient intimement liés ; une évidence qui n'apparaît pourtant nulle part dans lesdits Évangiles, où Jésus semble évoluer comme un ectoplasme, au milieu de champs fleuris de lys, de moissons abondantes et de petits oiseaux gazouillants "qui ne filent ni ne tissent" ! Alors que la réalité de Terre Sainte, pays (déjà à l'époque) de sang et de larmes, devait être sensiblement moins idyllique !

 

Pour le reste, personne ne peut, et ne pourra jamais dire, qui fut réellement Jésus, comme personne ne sait rien et ne saura jamais rien des trente (ou quarante) premières années de sa vie ! Et ce ne sont pas les informations, finalement assez laconiques de Matthieu et de Luc, ni les fantaisies des Évangiles apocryphes "de l'enfance" qui peuvent nous apporter la moindre lumière à ce sujet. Alors on peut, à son gré, faire voyager Jésus de par le vaste monde, même jusqu'au Tibet, ou le faire fréquenter les gnostiques judaïco-hellénistiques du cercle de Philon d'Alexandrie. On peut même, pourquoi pas, le montrer dans da bonne ville de Nazareth (dont l'existence n'est d'ailleurs guère attestée avant le IVe siècle) en train de gagner humblement sa vie en jouant du rabot et de la varlope pendant ses trente quarante premières années, puis se réveiller brusquement avec une vocation de réformateur religieux promis à un succès aussi inespéré qu'inouÏ ! Tout cela est, reste et restera hypothétique, comme d'ailleurs, après la cruci-fiction, son exil dans cette douce Narbonnaise chère à ce très regretté Charles Trenet… et naturellement ses colloques avec ce brave Apollonios de Tyane qui tant vous tiennent à cœur ! :-)))

 

Quant à savoir comment l'obscure secte juive dont Jésus fut le fondateur, l'initiateur, ou simplement le prétexte, comment cette secte, qu'elle soit religieuse ou politico-religieuse, a réussi à s'imposer au monde gréco-romain, puis à le dominer, c'est, bien là, comme vous le dites, le problème fondamental.

 

Les digressions que j'ai placées dans les pages consacrées aux "Empereurs romains" ne peuvent qu'effleurer ce sujet complexe. Leur but est surtout de "recadrer" les débuts du christianisme dans un contexte historique plus vaste. En effet, au fil de mes lectures, j'ai constaté que la plupart des historiens "tout court" ne faisaient bien souvent que reprendre les thèses d'historiens "de l'Église", tandis que ceux-ci, en général, ignoraient superbement l'environnement politique des premiers siècles de notre ère.

 

Cela me choquait quelque peu : À les lire, on pouvait avoir l'impression que les "Chrétiens des premiers temps" vivaient sur un petit nuage, comme étrangers au monde qui les entourait. Entre deux réunions dans de pieuses catacombes feutrées, ils subissaient d'inexplicables persécutions comme autant d'incompréhensibles épreuves destinées à affermir leur Foi ! Bref, et sans doute à cause d'une excessive spécialisation des disciplines historiques, "l'histoire ecclésiastique" me semblait "désincarnée", tandis que l'Histoire avec un grand H, toute à ses préoccupations politiques, sociales et économiques, ne s'attardait guère à ce phénomène culturel assez minoritaire qu'était le Christianisme des trois premiers siècles de "l'ère chrétienne".

 

Pour tenter - à titre purement personnel - de comprendre l'évolution du christianisme, mouvement politique de tendance nationaliste, messianique et zélote, en une religion d'État, j'ai donc commencé à me documenter et à écrire un genre d'histoire du christianisme sous forme de biographies des premiers papes. Actuellement je suis arrivé (premier jet d'écriture) à l'époque de Dioclétien.

 

Or, quand j'ai commencé la réalisation de ce site consacré aux "Empereurs romains", j'ai repris, en les résumant, de nombreuses sections de ce travail plus général. Ceci explique pourquoi certains de ces textes, volontairement simplifiés et adaptés à une lecture sur écran, peuvent vous paraître "manichéens", comme vous me le reprochez gentiment.

 

 

Évidemment, et je suis bien d'accord avec vous : Aux premiers temps de "l'Église chrétienne, il n'y avait pas seulement, comme vous dites avec humour, d'un côté "la vilaine Église de plus en plus platonicienne, et de l'autre, de gentils hérétiques restés proches du message de Ché-Jésus l'oriental, un homme, un vrai prolétaire". La réalité était certainement plus complexe. Ce n'est pas à un lecteur assidu de la "Tentation de Saint Antoine" que je dois rappeler que les sectes hérétiques judaïco-chrétiennes, christiano-judaïques, gnostiques ou non, pullulaient. Et si toutes étaient sans doute peu ou prou "militantes", il nous est aussi difficile qu'il ne l'était aux magistrats romains de juger de la "perniciosité" relative de ces Ébionites, Elkasaïtes, Nicolaïtes, Barbélognostiques, Séthiens, Carpocratiens, Basilidiens, Marcionites, et autres Montanistes.

 

À mon avis, le grand tournant dans l'histoire de christianisme se produisit après l'échec de la révolte de Bar Kochba (136), un échec qui signifiait aussi la fin du messianisme séculier. C'est alors seulement qu'allait s'élaborer, très progressivement, une théologie chrétienne structurée. Cette doctrine, qui s'appuyait sur les travaux spéculatifs des gnostiques alexandrins du Ier siècle (juifs et néo-platoniciens), sera pour la première fois mise en forme par le savant théologien Origène, lui aussi natif d'Alexandrie, mais elle ne s'imposera réellement, qu'au début du siècle suivant avec le triomphe du Christianisme… et alors naîtra l'hérésie d'Arius, une autre "gnose" tributaire de l'Origénisme et qui sera la cause d'infinis désordres dans l'Empire romain.

 

 

De plus, de la même façon qu'il n'y eut pas de scission stricte entre gnosticisme militant et spéculatif (les Montanistes, par exemple, étaient très spéculatifs et très militants), il n'y eut pas non plus de différence notable, au point de vue engagement séculier du moins, entre les Chrétiens orientaux et occidentaux, les premiers étant réputés plus "durs" que les seconds. Par exemple, l'occidental Tertullien, qui sévissait à Carthage, fut un Chrétien nettement plus "radical" qu'Origène l'Alexandrin. Il est certes vrai que Tertullien était "contaminé" par l'hérésie orientale de Montanus, mais il est tout aussi exact que cette gnose apocalyptique s'était taillé un beau succès dans la partie occidentale de l'Empire : les martyrs de Lyon (Saint Pothin, Ste Blandine et consorts), exécutés sous le règne de Marc Aurèle, semblent avoir été des adeptes de Montanus.

 

Si l'activisme chrétien est plus détectable en Orient, c'est uniquement parce que les Chrétiens y étaient plus nombreux ; ce qui ne veut pas dire que les Chrétiens d'Occident aient été moins déterminés. Et si certains passages de mes notices ont pu donner à penser le contraire, seule la nécessité d'abréger mon propos en est responsable.

 

Enfin, comme je vous l'ai déjà signalé, mes recherches sur l'histoire du christianisme se sont arrêtées, pour l'instant, au règne de Dioclétien pour lequel je peine à donner une explication plausible à la persécution des années 303-313. Dès lors, les idées que j'expose quant au triomphe du Christianisme sous le règne de Constantin et de ses successeurs ne sont guère que des pistes de recherche, des hypothèses qui doivent encore être, pour la plupart, vérifiées et re-vérifiées.

 

Il est également vrai qu'à première vue, je pense que les Chrétiens triomphants se sont empressés de faire disparaître de leur doctrine les traces de l'héritage juif, un processus d'ailleurs déjà initié à partir de l'échec de la révolte de Bar Kochba (136). C'est ainsi que, par exemple, au Concile de Nicée (325), le christianisme officiel renonce formellement au monothéisme radical juif pour adopter une Trinité néo-platonicienne, où Jésus devient, à l'instar du dieu solaire Mithra, un médiateur divin et un rédempteur (ici encore, je simplifie outrageusement). En outre, l'antisémitisme des Pères de l'Église des IVe et Ve siècle devient de plus en plus virulent : c'est tout juste si on ose encore avouer que Jésus était un Juif pur jus, et, par corollaire, on commence à accuser les pauvres Juifs de déicide et à les traiter comme tels.

 

Cela dit et pour vous montrer que ma position n'est pas encore tout à fait arrêtée à ce propos, je vous signale que, dans la notice consacrée à Théodose, j'ai cité cette épigramme désabusée de Palladas (traduite par Marguerite Yourcenar) et qui parle de la fin de la civilisation "païenne" :

 

Les dieux sont las de nous, nous Grecs, et tout s'enfonce

Chaque jour un peu plus. La Rumeur, étant femme

Et déesse, nous trompe aussi. Quand, troublant l'âme,

Quelque bruit redoutable est dans toutes les bouches,

Il est vrai. Attends-toi aux lendemains farouches.

Mais le pire, qui vient, viendra sans qu'on l'annonce.

 

Chez Palladas, les "païens" se désignent du nom de "Grecs". ils sont les héritiers de la civilisation hellénique… Mais par opposition à quoi ? Aux Chrétiens héritiers des Juifs ou aux Chrétiens "barbares" ? La question reste ouverte.

 

Une dernière chose pour la route :

 

À première vue, je pense aussi, que la "Révolution de la Croix" (comme dirait ce bon vieux Daniel-Rops) n'a pas triomphé grâce aux conversions spontanées et massives de pauvres hères en proie à dieu sait quelle attente métaphysique, ou séduits par cette "théologie de la libération" qu'aurait représenté à leurs yeux le christianisme. Je crois plutôt - et excusez encore les simplifications - que Constantin s'est appuyé sur le parti chrétien pour vaincre ses rivaux impériaux, et qu'ensuite, il fut trop faible, trop nonchalant ou trop influençable pour se débarrasser de ces dangereux alliés (voir le Banquet des Césars de Julien l'Apostat, où Constantin le Grand est présenté comme un mollasson vaniteux). Par la suite, puisque le Christianisme était devenu la religion des empereurs, les conversions se multiplièrent, certaines par peut-être encore par conviction, mais beaucoup d'autres par flatterie, par ambition, ou par soumission à l'Autorité.

 

Lors de la Christianisation de l'Empire romain, comme dans bien d'autres circonstances historiques similaires (islamisation, colonisation, conversions des pays nordiques au protestantisme, etc), le libre-arbitre des populations ne semble pas avoir été le facteur déterminant !

 

Voilà donc le fruit de mes réflexions, pour la plupart provisoires, simplifiées et sous bénéfice d'inventaire. En enfourchant mes dadas favoris, j'espère ne pas avoir par trop lassé ni votre attention ni votre patience.

 

 

Je lis également sous

http://www.empereurs-romains.net/emp07a.htm

 

 

GALBA L'ANTÉCHRIST ?

 

Selon J.-Ch. Pichon (Saint Néron, réédition é/dite - Histoire, 2000) Néron fut converti au christianisme par saint Paul. La religion du Christ, pensait l'empereur, était prédestinée à devenir la religion des temps nouveaux, de cette nouvelle ère astrologique du Poisson qui venait de supplanter celle du Bélier. Pourquoi ?

 

Permettez-moi une petite digression qui permettra d'éclaircir - une bonne fois pour toutes - cette question :

 

Nous savons tous que les premiers Chrétiens adoptèrent le poisson comme signe de reconnaissance. Il est vrai qu'il leur était plus facile d'esquisser, sur le sable, sur la poussière ou sur un mur, le "tag" d'un poisson que celui, par exemple, d'un ornithorynque. Deux lignes courbes qui se croisent et le tour était joué !

 

La tradition veut que ce signe de ralliement provienne d'un jeu de mots sur la traduction latine du mot grec ICHTUS = poisson = "Iesous Christos Theou Ulos Soter" = "Jésus Christ, fils de Dieu, sauveur". C'est possible et même probable. Cependant, cette association Jésus - Poisson reflète également les préoccupations astrologiques de nos ancêtres.

 

L'astrologie, de nos jours, on y croit ou l'on n'y croit pas, mais les Anciens, eux, y croyaient dur comme fer. Après des milliers d'années d'observation, nos aïeux constatèrent que le soleil ne se levait pas toujours devant les mêmes étoiles. Les savants de notre époque appellent cela "dérivation de l'axe elliptique". En (très) gros, notre terre se comporte comme une énorme toupie, qui tourne sur elle-même, mais dont l'axe a tendance à bouger du fait du mouvement rotatif. Nos ancêtres, eux, qui ne savaient pas tout cela, mais qui n'étaient pour autant dépourvus ni de jugeote, ni d'un sens aigu de l'observation, ni d'une bonne mémoire, constatèrent qu'il fallait environ 24.000 ans pour que le soleil revienne se lever au même endroit de la voûte céleste. Ils divisèrent alors le ciel en douze secteurs et leur donnèrent à chacun un nom symbolique : mois de la "Grande année universelle" devenus nos signes du zodiaque. Ces "mois" de l'année universelle comptent donc environ 2000 ans chacun, et leur cycle commence dans le "Poisson" pour se terminer dans le "Bélier", Les mois de la "Grande année de l'univers" s'égrènent donc un sens inverse que celui adopté par l'horoscope de votre journal.

 

Voici comment cela s'est passé au cours des huit derniers millénaires :

 

De -6000 à -4000 avant J.-C. : Ère des Gémeaux. Le vieux dieu Janus avec sa double face pourrait bien être une survivance de cette époque. C'est aussi l'âge d'or.

De -4000 à -2000 avant J.-C. : Ère du Taureau. En Égypte, on voit se développer le culte du bœuf Apis, en Crète, on danse avec des taureaux, En Espagne, on organise les premières corridas.

De -2000 à -1 avant J.-C. : Ère du Bélier. En Égypte, culte du Dieu Bélier Amon. Les noms des Pharaons de l'époque vont l'évoquer : Amenhotep, Aménophis, etc… Abraham veut sacrifier son fils unique pour s'attirer les bonnes grâces de Dieu, mais un bélier qui passe par là fait les frais de l'opération. Or, l'époque présumée du grand Patriarche se situe précisément au changement de l'ère (vers - 2000 avant J.-C.), et qui dit nouvelle ère, dit nouveau culte : fini les sacrifices humains, vive les sacrifices d'animaux, surtout de béliers, et longue vie aux méchouis et aux couscous !… Alexandre le Grand est le dernier "demi-dieux" de l'ère du Bélier : après avoir été déclaré fils d'Amon, le Dieu Bélier, dans l'oasis de Siwah, le conquérant macédonien portera une couronne en forme de cornes. Il est d'ailleurs représenté ainsi sur certaines de ses monnaies.

De -1 à 2000 après J.-C, : ère du Poisson. Ici, non seulement, nous changeons d'ère, mais aussi d'année universelle. L'ère du Poisson sera celle de changements radicaux, paradoxaux : c'est par Verbe que Yahvé avait créé le monde et, maintenant, ce Verbe s'incarne, se fait chair, mais une chair à la fois humaine et mystique. Agneau de Dieu, le Christ réclame l'héritage de l'Ère du Bélier : il n'est pas venu, précise-t-il, pour abolir l'ancienne loi, mais pour l'accomplir. C'est pourquoi Jésus-Christ transcende symboliquement le vieux sacrifice d'Abraham en se sacrifiant lui-même pour racheter les péchés du monde. Désormais, dans les temples devenus chrétiens, l'on ne dégustera plus du mouton grillé, mais du pain, devenu soit corps du Dieu lui-même, soit représentation symbolique de Dieu.

Certes, Jésus aimait à manger du poisson. Il multiplia deux fois des poissons en même temps les pains. Grâce à lui et à un de ses miracles de derrière les fagots, Pierre pêcha des centaines de milliasses de poissons dans le lac de Tibériade, à tel point que ses filets se rompirent ! Et, en fin de compte, Jésus transforma ses bons apôtres en "pêcheurs d'hommes". Cependant, si le poisson fût adopté comme signe de ralliement par les premiers Chrétiens, c'est sans doute d'abord parce qu'il symbolisait l'ère nouvelle. Ce n'est que bien plus tard, probablement à l'intervention de Pères de l'Église hostiles à l'astrologie païenne qu'on y verra un acronyme proclamant de la divinité de Jésus.

 

Mais revenons à Néron et aux hypothèses de Jean-Charles Pichon.

 

Bien que converti par saint Paul, l'empereur-artiste n'aurait pas suivi à la lettre les enseignements de l'intransigeant "Apôtre des gentils". Convaincu que la doctrine chrétienne se devait d'être à la fois parfaitement en phase avec la nouvelle ère astrologique du Poisson et avec l'hellénisme dont il s'était entiché, Néron aurait adapté le message christique afin de l'implanter plus aisément dans cette civilisation hellénique qu'il idolâtrait. Il l'aurait transformé en une idéologie esthétisante, non-violente, pacifiste et égalitaire. Ensuite, il serait parti en Grèce pour "aller au bout de sa mission" prophétique". Une tournée triomphale, mais dont personne ne comprit le véritable enjeu. C'est pourquoi, en butte à l'hostilité croissante de l'armée et des nantis, Néron aurait été contraint de revenir dare-dare en Italie, non pas seulement pour sauver son trône, mais surtout pour accomplir le projet mûri et préparé lors de son voyage en Hellade : instaurer "un univers communautaire, une parousie à la Spartacus, où les esclaves et les pauvres, les hommes libres et les esclaves, enfin égaux que de servir et de faire régner le dieu Poisson, symbole de l'amour universel". Et notre Néron de confisquer les biens des plus riches citoyens de Rome, de réquisitionner leurs somptueuses villas et d'affranchir en masse leurs esclaves, les "enrôlant dans d'étranges cohortes, à demi « anges blancs » de Savonarole, à demi SS hitlériens, que certains historiens rendent responsables des excès de l'empereur".

 

Mais Néron finit par se suicider, et quand Galba, triomphant, entra dans Rome, les individus que le nouveau "César" fit massacrer n'étaient pas des matelots de la flotte, recrutés par Néron pour courir sus à ses ennemis, mais bien ces Chrétiens "néroniens". En effet, écrit encore J.-Ch. Pichon "on n'imagine guère des milliers de marins, suppliants, désarmés, courant au-devant de Galba victorieux pour qu'il leur donne un régiment, ni Galba les massacrant jusqu'au dernier. Non, pas des « matelots » mais des « fidèles de Neptune ». Des pêcheurs ? Oui, mais d'hommes, des agents recruteurs, propagandistes, apôtre du nouveau dieu Poisson…".(J.-Ch. Pichon, Saint Néron, op. cit.).

 

Toujours d'après J.-Ch. Pichon, c'est cette répression sanglante, cette purge anti-néronienne qui donna naissance à la légende de la "persécution de Néron", car bien évidemment, l'empereur-artiste, non-violent, abhorrant le sang et de surcroît Chrétien lui-même, ne jeta jamais aux lions le moindre de ses coreligionnaires. Si les historiens antiques, et en particulier Tacite et Suétone rapportent cette fadaise, c'est parce que leurs récits, déjà fallacieux à l'origine, furent traficotés par des mains chrétiennes soucieuses de "surfer" sur la mauvaise réputation de Néron tout en tirant un voile pudique sur son appartenance à leur secte (même si l'empereur avait une interprétation très personnelle des plus saints dogmes du christianisme). C'est pour cela que les faussaires chrétiens firent disparaître le dernier livre des Annales de Tacite, celui qui "couvrait" la fin du règne de Néron. Cependant, le texte qui décrivait la répression anti-néronienne de Galba put être recyclé : il suffisait de modifier le nom de l'empereur qui avait ordonné ces atrocités, "Néron" remplaçant "Galba", puis de réinsérer le fragment interpolé dans le livre des Annales relatant le grand incendie de 64, et le tour était joué ! C'est ainsi qu'aujourd'hui, à la lecture de ce bouquin de Tacite (Annales, XV, 44), tout le monde est convaincu que c'est Néron qui fit périr les Chrétiens, revêtus de peaux de bêtes, sous les crocs des chiens, ou qui les utilisa, crucifiés, en guise d'éclairage public pour nuits sans lune, alors qu'en réalité, c'est bien Galba, l'Antéchrist, qui commit toutes ces horreurs !

 

"Alors s'expliquerait l'inexplicable : qu'une partie des supplices aient lieu dans le Cirque, ravagé après l'incendie en 64, mais reconstruit quatre ans plus tard, et que les victimes en fussent des chrétiens, car s'il y avait peu de ces nouveaux croyants à Rome en 64, on peut les imaginer plus nombreux en 68. Alors se comprendrait la phrase qui termine le récit de Tacite : « Quoique ces supplices parussent mérités, on ne laissait pas de prendre en pitié les victimes, sacrifiées non à l'intérêt public mais à la cruauté d'un homme », phrase inintelligible dans le contexte qu'on lui donne, de l'incendie de Rome et d'une imposture néronienne. En effet, si les Chrétiens n'étaient aucunement coupables, pourquoi dire leur supplice mérité ? S'ils l'étaient, pourquoi rejeter l'horreur de leur châtiment sur la cruauté d'un homme ? (Jean-Charles Pichon, Saint Néron, réédition é/dite - Histoire, 2000).

 

Dois-je vous le dire, les thèses de J.-Ch. Pichon sont loin de faire l'unanimité…

 

Je ne polémiquerai pas à ce sujet. Pour vous faire "votre religion" sur la question, mieux vaut que vous lisiez le livre de Pichon, très intéressant même s'il est controversé, ainsi que les textes de Tacite et Suétone.

 

Simplement une petite remarque pour terminer : comme je l'ai déjà signalé, l'empereur Galba ne séjourna à Rome que trois petits mois, les derniers de son règne (du 15 octobre 69 au 15 janvier 69). En un si court laps de temps, je vois mal comment il aurait été capable de planifier et d'organiser ces "jeux" macabres si "raffinés" que décrit Tacite ! Même avec le génie de la logistique propre aux Romains, cela me paraît un peu "juste" ! Et comment financer ces divertissements, si coûteux, quand le Trésor était vide, quand l'État était proche de la banqueroute et quand ce "pauvre" Galba était contraint à racler les fonds de tiroir, à rogner sur tout, même sur l'essentiel, afin grappiller de-ci de-là quelques liquidités ? Et comment aurait-il osé persécuter officiellement, légalement, les partisans de Néron alors que, dans leurs casernes, les Prétoriens regrettaient leur trahison, et que, dans les rues, le peuple, très peu favorable au nouveau régime, évoquait déjà avec nostalgie le "bon vieux temps" de Néron ?…

 

 

Je lis enfin sous

http://www.empereurs-romains.net/empret47.htm

 

 

Septembre 2004

 

Michel Wienin a écrit : 

 

Objet : Phrase de Suétone à propos de Jésus et... armée du Mehdi !

 

How (graphie moderne de notre bon vieux AVE dont la prononciation est presque conservée malgré un soupçon d’accent breton !)

 

Je suis tombé par hasard sur votre site remarquablement riche et d’un humour qui le fait lire comme un roman.

Chrétien et même titulaire d’une maîtrise en théologie protestante, j’ai énormément apprécié le chapitre de présentation de Jésus. J’y ai retrouvé pas mal de choses apprises en fac mais sociologiquement occultées par ceux qui ne supportent la coexistence de la foi et de la lucidité ou de la critique, qu’ils soient d’un côté ou de l’autre.

Félicitation pour votre travail de démythification.

 

1. Je voudrais vous proposer une piste qui me semble ne pas avoir ou du moins fort peu été utilisée, si c’est encore possible (quelques rares approches dans la tradition de Bultman). J’ai travaillé jadis un peu sur la manière dont un mythe se développe en fonction d’un contexte socioculturel et la naissance ou la filiation de Jésus ont donné lieu à une multitude d’interprétations. On a par exemple un bel exemple d’interprétation d’origine environnementale avec l’adoptianisme. Peu de gens se sont par contre penché selon cet angle sur le rapport entre la mort et la divinité de Jésus. Il existe un parallélisme frappant avec bien des souverains, rois ou empereurs, qui sont ex officio dieux et par conséquent éternels. Et on en a bien ri dans les palais avec Claude et son apocoloquintose… Alors, Jésus roi, nommé par Tibère, par Dieu, par ses fidèles… n’est-il pas tout simplement devenu dieu - et donc immortel - à sa mort comme n’importe quel empereur ? C’est en voyant ses funérailles que Jésus sut qu’il était immortel, comme aurait pu dire son contemporain Sénèque !

 

  

 

RÉPONSE : 

 

Un grand merci pour ce message aussi amical que sagace. C'est un véritable plaisir - et même un honneur - pour moi que de voir mon travail de simple historien amateur, quelque peu iconoclaste, apprécié par un savant érudit, chrétien éclairé de surcroît…

 

Votre hypothèse "adoptianiste" d'un Jésus devenu Dieu par un genre d'apothéose "classique" est très intéressante puisqu'en substance, elle rend parfaitement compte d'une vérité historique on ne peut plus irrécusable : Jésus était un homme dont on fit un Dieu.

 

Ça, c'est absolument incontestable !

 

La question la plus ardue demeure évidemment le processus qui aboutit à la déification de l'homme Jésus. Pourquoi et quand les chrétiens, dans leur grande majorité, admirent-ils que le Christ et le Dieu de la Bible étaient en gros (n'ergotons pas sur les hypostases ou la consubstantialité) de même nature ?

 

À mon humble avis, dans cette affaire, la mort de Jésus et son appartenance à la "maison de David" comptèrent moins que sa Résurrection d'entre les morts. Saint Paul n'écrivit-il pas (je cite de mémoire) : "Si le Christ n'est pas ressuscité, notre foi est vaine".

 

Les souverains hellénistiques étaient divinisés de leur vivant. Ils n'hésitaient d'ailleurs pas à se donner le titre d'épiphane (dieu manifesté). Ils étaient dieux parce qu'ils étaient rois, et leur caractère divin était reconnu par leurs sujets. Lorsqu'au début du IVe siècle av J.-C., le roi Demetrios Poliorcète s'empara de leur ville, les sages Athéniens ne l'accueillirent-ils pas par cette petite chanson révélatrice de l'état d'esprit du temps : "Les autres dieux sont ou loin, ou sourds - Ou bien ils n'existent pas, ou bien ils ne s'occupent pas de nous - Mais toi, nous te voyons parmi nous ; tu n'es ni en bois, ni en pierre : toi, tu es réel, et nous te prions". Quant aux Romains, plus pragmatiques (ou plus prudents), ils ne divinisaient leurs bons empereurs qu'une fois dûment décédés, quand cette qualité ne pouvait plus causer nul préjudice à aucun mortel.

 

Rien de tel n'existait chez les anciens Juifs. Ceux-ci connurent certes des "rois-prêtres", mais aucun "roi-dieu". Ils refusèrent d'ailleurs de s'incliner devant les prétentions à la royauté divine d'Antiochos Épiphane.

 

Dès lors, je me demande si les modèles de divinisation hellénistique ou romain sont transposables chez les judéo-chrétiens puis chez les chrétiens.

 

Personnellement, j'ai des doutes… J'ai plutôt l'impression que les premiers chrétiens considérèrent que Jésus devint "roi du ciel et de la terre" parce qu'ils croyaient qu'ayant triomphé - d'une façon ou d'une autre - de la mort, il avait accédé à la divinité selon des modalités qui mirent des siècles à être définies dogmatiquement.

 

Bref, Jésus ne serait devenu vrai roi que parce qu'il était Dieu, et non Dieu parce qu'il était roi.

 

   2. On a raconté des tas de trucs sur l’ « impulsore chresto » de Suétone sans penser au sens littéral du mot !

Le grec Christos/Chrestos signifie « oint » (de même origine que le terme de « saint chrême », en fait littéralement « frotté » !) et il traduit en grec de la koïné (cf. version grecque de la Bible dite des Septante) l’hébreu mashiah ailleurs simplement transcrit en grec et en latin par messias (français messie).

Au bord du Tibre ou au bord du Tigre, celui qui a été oint est roi-prêtre désigné, y compris bien entendu en Israël (cf. Samuel et Saül par exemple). Ce terme a été utilisé pour divers «libérateurs » juifs, par exemple Judas Macchabée (livres 1 et 2 des Macchabées).

On peut donc traduire très simplement « sous l’impulsion d’un messie »… pas obligatoirement nommé Jehoshua bar Jusep (en araméen).

Je pense que cette notion d’un libérateur religieux du genre Saül, David etc, n’avait pas de sens dans la culture gréco-latine, d’où l’emploi parallèle d’une simple adaptation phonétique et d’une sorte d’image se rapprochant le mieux possible du sens originel.

Quant à mon titre, l’arabe medhi a exactement le même sens et l’armée d’As Sadr se nommerait en français « armée du messie ».

 

RÉPONSE : 

 

En ce qui concerne Suétone, vous mettez précisément le doigt sur le problème qui continue à m'interpeller : si nous les modernes, nous connaissons le sens très particulier et précis du mot Chrestos, le Messie des Juifs, en allait-il de même pour l'historien latin ?

 

Comme vous l'écrivez, cette notion d’un libérateur religieux n’avait pas de sens dans la culture gréco-latine. C'est donc, me semble-t-il, à juste titre que beaucoup de traducteurs indiquent : les Juifs se soulevaient à l'instigation "d'un certain" Chrestos, bien que ces mots "un certain" ne se trouvent pas dans le texte latin.

 

Quant à moi, je reste convaincu que Suétone n'a vu dans ce mot qu'un sobriquet ridicule utilisé par un agitateur qui, au début du règne de Claude, aurait poussé les Juifs de Rome à la révolte. Bizarrement - du moins pour nous, qui connaissons l'histoire du christianisme -, l'historien latin ne paraît pas faire le rapprochement ce fameux Chrestos et ces Chrétiens dont il devait pourtant avoir entendu parler (même si l'on omet - car ce passage est hautement suspect d'interpolation - la brève mention, au chapitre XVI de sa Vie de Néron, des supplices que cet empereur leur aurait fait subir).

 

Et ça, c'est vraiment troublant… (A ce sujet, voir ici : Clic ! et Clic !).

 

  

Conclusion de Michel ; 

 

(…) Pour répondre à vos remarques : en ce qui concerne la personne de Jésus, on doit pouvoir parodier la célèbre phrase d’Anatole France « Dieu à fait l’homme à son image et celui-ci le lui a bien rendu » par « Jésus fut un homme dont on fit un Dieu faute d’un Dieu qui se fit homme ». Merci de votre appréciation car si l’adoptianisme historique est bien connu l’idée d’une apothéose de Jésus est bien moins classique (mais je suis un calviniste anarcho-édoniste).

 

Je suis parfaitement votre questionnement sur la divinité royale ou impériale parfaitement irréductible à la notion de royauté divine. Mon idée est que c’est le déphasage culturel monde juif / monde païen qui est à l’origine du passage entre messie = roi-prêtre et = roi-dieu. Et c’est d’ailleurs précisément ce que les communautés judéo-chrétiennes refusèrent dans le glissement pagano-chrétien de Saül de Tarse. On note facilement la marginalisation des judéo-chrétiens quand l’église des « gentils » devient dominante : près de 2000 ans plus tard, les premières églises sont toujours considérées comme schismatiques, voire hérétiques, par Rome ! Je subodore donc un glissement roi-prêtre (pour les Juifs) - > roi-dieu (hellénistique) -> Dieu-roi (encore plus tard) !

 

Pour ce qui est de Suétone, il serait facile de penser qu’il ne connaissait pas le sens du mot Chrestos mais j’ai du mal à admettre qu’un individu aussi cultivé ait pu ignorer le grec à une époque où c’était encore la grande langue de culture du bassin méditerranéen (Marc Aurèle, qui naît à peu près quand Suétone meurt, écrit encore ses pensées en grec). Il faut toutefois se souvenir que le latin qui n’utilisait ni article ni majuscules fait le sens de la phrase nous apparaît comme ambigu : il peut s’agir aussi bien d’un titre (messie) que d’une anthroponyme. Il n’y a aucun moyen de faire la différence. Rien n’exclut qu’il y ait vu un cognomen comme il y a en France des gens qui s’appellent Leroy ou Lempereur.

 

Il resterait encore à se poser la question de savoir sous quel nom sont connus les premiers chrétiens de Rome, peut-être sous celui de Nazaréen (avec les rapprochements possibles avec Nazir) et il me semble que de toute façon ils demeurent considérés comme une secte juive jusqu’au synode juif de Jamnia (en 99) où ils sont déclarés « minim » = hérétiques. Cette appartenance leur permettait de ne pas se plier au culte de l’empereur puisque les juifs en étaient dispensés.

 

Il n’y a bien entendu rien d’impossible à ce qu’un autre « messie » - « christ » se soit manifesté à Rome sous Claude. Mais rien n’empêche un soulèvement politique à l’ « instigation post-mortem » d’un héros (il y a encore des guerrillas marxistes alors que l’éponyme est mort depuis longtemps et… la France a bien un président soi-disant « gaulliste » !). J’ajouterai que Suétone possède une vision romaine du second siècle et sans doute une ignorance crasse de la réalité juive du premier.

 

Ça devait ressembler à l’Iraq vu par un Américain moyen

 

 

****

 

En lisant ces lignes, je ne peux que vous félicitez, Cher Monsieur, pour le travail accompli. Si un jour il vous venait à l’idée d’écrire un livre sur le sujet  (mais peut-être existe-t-il déjà), sans doute feriez-vous un carton !

 

Sur la question du rayonnement du christianisme, au sein de l’empire romain,  par le biais d’une secte qui fut juive avant de devenir chrétienne sous la houlette d’un Paul de Tarse qui se démarqua des premiers juifs (tous, au départ, compagnons de Jésus) en insistant sur le caractère à la fois divin et universel d’un personnage qui, au lieu d’être une créature en chair en os, est alors le  Ressuscité, je ne puis  que me confier à vos lumières, ne l’ayant pas étudiée de près.

 

En revanche, ce qui m’intéresse par-dessus tout, dans vos précieuses remarques, c’est le dieu Christos.

 

Je crois assez, pour ma part, à la thèse présentée par Michel Wienin selon laquelle les Romains se révoltèrent en  invoquant un dieu héros appelé Christos qui, s’il a bel et bien vécu en tant qu’homme, fut divinisé après sa mort par ceux qui deviendront, sous le nom de chrétiens, ses fidèles.

 

Vous-même, si j’en juge par vos écrits, plaidez le dossier Suétone en distinguant les Juifs de Rome et les Chrétiens de Rome, les deux communautés se détestant avec le temps. Et vous en concluez que le Jésus des Chrétiens était, dans l’esprit de Suétone, un autre personnage que le Christos (dont le nom signifie le Gommeux) des Juifs, un  Christos  auquel Suétone lui-même fait référence dans son propos. Ils sont différents, dites-vous, aux yeux de l’historien romain, car les Juifs, qui détestaient les Chrétiens, ne pouvaient pas, au nom même de cette haine, invoquer un personnage qui, sous le nom de Jésus-Christ, était adulé par les Chrétiens.

 

On peut répondre à cet argument en disant que, sous la plume de Suétone, les Juifs dont il parle sont en réalité des Chrétiens, ou, ce qui revient au même, des Juifs qui, parce qu’ils adorent un personnage appelé Christos (et non pas  Yahvé), font d’eux des Chrétiens.

 

Et c’est là que je rejoins Michel Wienin : le Jésus mort sur la Croix en 33, continue de vivre, dans l’esprit des Juifs de Rome qui, parce qu’ils vénèrent un dieu appelé Christos, font d’eux non seulement des Chrétiens, mais des Chrétiens qui sont chassés de Rome en l’an 42. En d’autres termes, l’agitateur populaire juif qui sévissait à Rome en 42, au lieu d’être  l’homme Jésus, est le dieu Christos.

 

A partir de là, on peut se poser  la question de savoir si Jésus a effectivement existé en tant qu’homme ?

 

Vous-même, dans le texte mentionné ci-dessus, rappelez, avec raison d’ailleurs,  que la question cruciale, s’agissant du christianisme, est de savoir comment celui-ci s’est diffusé (sous entendu : au sein d’un monde dominé à l’époque par Rome), au point de devenir non seulement une religion d’Etat, mais la seule religion bientôt adorée en son sein.

 

A vous lire, vous et les spécialistes du dossier, il semble que Constantin ait joué un rôle majeur, un Constantin qui adorait Mithra (ou Sol Invictus) avant de faire sienne une religion chrétienne qui, sous sa houlette et celle des Pères de l’Eglise, va faire de Jésus-Christ, tour à tour le deuxième dieu derrière Dieu le Père (un Christ qui est alors le Fils du Père), le deuxième élément d’une Sainte Trinité composée du Père, du Fils et du Saint Esprit, et enfin un personnage qui est né le 25 décembre pour faire régner la lumière sur le monde.

 

Et c’est  précisément là, à mon avis,  dans cette naissance, que le Christ ressemble le plus à un  Mithra qui était, dans le monde romain, un dieu solaire au vrai sens du terme (un soleil qui en quelque sorte renaît à la vie dès le solstice d’hiver).

 

Ceci dit, le Mithra du monde romain et le Mithra de l’ancien monde iranien ne sont pas  les  mêmes dieux.  Tandis que l’un est un dieu éminemment  solaire, l’autre est un dieu qui, pour avoir un tempérament solaire, était en réalité telle ou telle constellation de l’univers cosmique (Centaure, Bouvier, Hercule, etc), et ce au sein d’une religion qui donnait alors la primeur au culte des astres.

 

En d’autres termes, si le Mithra tueur de Taureau cher aux Romains peut être assimilé au soleil lorsque celui-ci traverse, à l’équinoxe de printemps, la constellation du Taureau pour s’en aller vers un Lion qui incarnait à l’époque (on doit tenir compte ici de la précession des équinoxes, ainsi que vous le mentionnez vous-même dans le texte ci-dessus) le solstice d’été.

 

Pour en revenir au culte des astres, celui qu’on appelle le Oint est, dans ce culte, un Centaure qui reçoit le baptême (sous entendu de la part d’une constellation qui est alors le Bouvier, lui-même s’appelant Jean-Baptiste dans le Nouveau Testament de la  Bible), lorsque les deux constellations stationnent dans l’espace invisible associé au planisphère céleste - espace appelé désert dans la Bible).

 

Même genre de remarque lorsque les anciens juifs parlaient d’un libérateur.

 

Vous-même déclarez que cette notion de libérateur  n’appartenait pas à  la culture gréco-latine.

 

Mais c’est là, convenez-en, une opinion qui se réfère à une époque finalement assez récente  ou assez tardive associée à cette culture.

 

En effet, qu’on soit, au départ, chez les peuples d’origine indo-européenne (ce qu’étaient les premiers Romains ou les premiers Grecs), ou qu’on soit chez d’autres peuples (sémitiques, chamitiques, etc.), à chaque fois on se trouve en présence d’une religion naturaliste où le dieu de la végétation, après avoir disparu, était censée faire revenir le monde à la vie après les  longs mois d’hiver ou après une période de grande sécheresse.

 

Et  parce que les rois des hommes vont non seulement s’identifier à ce dieu-là, mais  qu’en plus ils étaient également perçus comme des dieux par leurs sujets, on assiste à des processions au cours desquelles le  roi parmi les hommes s’identifiait au dieu lui-même en s’accouplant, le jour même du Nouveau An (d’où la notion d’Epiphanie)  avec une prêtresse (généralement attachée au temple de  la prostitution sacrée) qui était censée incarner, elle, la déesse mère.

 

Et une fois que la  religion des hommes va devenir sabéenne, les empereurs romains, au lieu de s’identifier au dieu de la végétation, s’identifieront au grand dieu Jupiter.

 

Et si lui-même, Jupiter était le grand dieu de la lumière et de l’orage à tel moment de l’antiquité, il deviendra, dans une religion devenue complètement sabéenne, la planète Jupiter.

 

Même tableau chez les Babyloniens : dans la mythologie tardive chère à ce peuple, la déesse Ishtar s’identifiait à la planète Vénus, le grand dieu Mardouk à la planète Jupiter, et son fils, le dieu Nabu (appelé Nébo dans la Bible)  à la planète Mercure.

 

Même tableau chez les Grecs : Zeus s’identifiait à Jupiter, Ares à Mars, Aphrodite à Vénus, etc. (Ceci dit, on peut montrer, par l’étude des documents, que le  dieu Mars (appelé Arès)  en Grèce, s’identifiait à la constellation appelée Dragon plutôt qu’à la planète Mars, mais c’est là une affaire qui ne nous intéresse pas ici).

 

Pour en revenir à la notion de  libérateur, celle-ci n’a évidemment  pas le même sens selon que l’on se situe sur un planisphère terrestre où est censé arriver le Messie afin de sauver les hommes, ou selon que l’on est sur un planisphère céleste ou ce même Messie est un Centaure qui vient sauver, ou libérer le monde de la tutelle qu’exerce alors un personnage que l’Evangéliste Jean appelle l’AntéChrist dans l’Apocalypse.

 

Dans la religion sabéenne, cet Antéchrist n’est rien d’autre que la constellation de l’Hydre (une Hydre qui s’appelle tour à tour,  Serpent de la Création dans le livre de la Genèse où figurent Adam et Eve ;  Lotan, ou Leviathan, dans les anciennes religions judaïque et phénicienne, Serpent (i.e. Serpent tout court, lui qui dérobe la plante magique à Gilgamesh) dans les aventures de ce même Gilgamesh ; Pharaon dans les aventures de Moise (un Moise qui est ici une constellation) ; et enfin Tiamat dans le récit babylonien de la  Création (une Tiamat qui est tuée par un Mardouk qui est alors dans le rôle du Centaure -  encore que l’on puisse discuter ce point).

 

Cette Hydre est l’AntéChrist par le même motif que le Christ lui-même est le Centaure.

 

Et comme l’Hydre précède le Centaure durant son passage dans l’hémisphère sud du planisphère céleste (un hémisphère que les Anciens, vu sa localisation basse dans le ciel cosmique, assimilaient à la Terre elle-même), la première nommée, qui incarnait le  Mal absolu dans les mythologies anciennes, était appelée Antéchrist par les adeptes d’une religion qui, parce qu’elle était sabéenne, attendait le retour (sous-entendu : dans la partie sud et visible du planisphère céleste) d’un Christ ou d’un Messie qui était lui-même le Centaure.

Même tableau dans l’ancienne religion aztèque : quand les fidèles attendent le retour d’un Messie qui s’appelle alors Quetzalcoatl, ils attendent le retour d’un personnage qui, dans la religion sabéenne, est le Centaure.

 

ET parce que ce Centaure a lui-même une étoile qui s’appelle Rigel (i.e. le Rigel du Centaure) cette étoile était considérée comme l’Etoile du Matin par les anciens membres de la tribu des Aztèques (lesquels étaient d’ailleurs  des Toltèques si l’on se réfère à la chronologie des peuples qui s’installèrent dans  l’ancien Mexique à l’époque précolombienne)

 

ET comme ce même Centaure chevauche des nuées qui ne sont rien d’autre, dans la religion sabéenne, que les nuages de  la Voie Lactée, on a également vu en Quetzalcoatl le dieu vent.

 

Quant au  bélier que vous appelez Amon  (écrit également  Ammon) on peut également voir en lui une constellation. (S’agit-il du Bélier, c’est là une autre affaire. En effet, dans la mesure ou les créatures divines sont  des êtres composites, il n’est pas certain que le dieu à la tête de bélier soit lui-même un bélier - question de détail parfaitement secondaire, au demeurant).

 

 Même tableau dans la théogonie d’Hésiode : on peut montrer, par l’étude des textes, que  le Zeus Sauveur (ou Zeus Soter) est une constellation (qu’il s’agisse du Grand Lion, du Centaure, ou de qui que ce soit d’autre, finalement peu importe), au lieu d’être l’expression  de la planète Jupiter.

 

Même tableau enfin dans l’Egypte antique : on peut montrer qu’Horus était l’expression, sur le planisphère céleste, du  Grand Lion, comparé à un Osiris qui était, lui, l’expression d’Orion.

 

Ceci dit, et comme le souligne très justement Michel  Wienin à propos du Christos des Juifs (ou des Chrétiens) de Rome, on peut considérer que les dieux (qui sont en réalité ici des héros) étaient, au départ, des hommes en chair et en os, et qu’ils ont été divinisés par leurs successeurs  une fois décédés,  selon un processus appelé évhémérisme.

 

Et c’est précisément là le point crucial lorsque l’on parle de Jésus.

 

A cet égard, vous me permettrez de recopier ici un billet que j’ai adressé à un forum sur Internet qui traite des origines du christianisme et la véracité des faits contenus dans la Bible.

 

 

Etre objectif, quand il s'agit de se prononcer sur la réalité historique des personnages mentionnés dans la Bible, consiste à examiner des documents et à interroger des spécialistes qui, parce qu’ils ne sont pas tous d’accord entre eux, laissent planer le doute sur la  véracité des événements étudiés lorsque les documents historiques (qu’ils soient de nature archéologiques, épigraphiques ou littéraires) manquent pour attester leur existence.

 

Et c’est là précisément que le bât blesse. Que sait-on, en effet, en dehors des textes sacrés consignés dans la Bible, ou en dehors des travaux des exégètes, de l’existence réelle (ou historique) d’Adam et Eve, de Noé, d’Abraham, d’Isaac, de Jacob, de Joseph, de Moïse, de Josué, de David, de Salomon, et plus tard de Jésus et des douze apôtres ?

 

A-t-on retrouvé,  à cet égard, des preuves, dans les annales des rois ou des peuples habitant les régions concernées, qu’Abraham a bel et bien vécu en Mésopotamie au début de sa vie, ou en Egypte à un âge plus avancé ; ou que Joseph a été vizir, en Egypte, de tel ou tel pharaon ; ou que Moïse a fait sortir d’Egypte plus d’un demi million de personnes afin de les emmener vers une Terre Promise qui ne deviendra telle qu’après quarante ans passés dans le désert ; ou que David créa un royaume qui, sous Salomon, est censé avoir relié l’Egypte à la Mésopotamie ; ou enfin que Jésus, avant d’avoir trois ans, s’est réfugié en Egypte avec ses parents pour échapper au meurtre voulu par un Hérode qui a décidé de faire tuer tous les enfants de cet âge sous prétexte que le futur roi des Juifs était l’un d’eux ? 

 

Sur tous ces sujets, et malgré l’espoir qu’a suscité auprès des gens d’Eglise une archéologie biblique qui doit beaucoup, au départ, au Père Lagrange, on n’a rien retrouvé. Et ce ne sont pas Israël Finkelstein et Neil Asher Silberman qui diront le contraire, eux qui, dans la Bible dévoilée, montrent que les documents exhumés par les archéologues ne cadrent absolument pas avec ce qu’on lit dans la Bible.

 

Bref, aussi longtemps qu’on n’a, comme source historique, que les textes bibliques, on en est réduit à faire des conjectures à propos de l’historicité des personnages mentionnés dans l’Ancien Testament de la Bible (du moins si l’on considère les livres du Pentateuque).

 

Quant à ceux mentionnés dans le Nouveau, on n’est guère plus avancé à leur sujet. Certes, on peut toujours alléguer que Jésus a effectivement existé en lisant tel morceau des œuvres de Flavius Josèphe,  de Suétone, de Tacite, de Pline le Jeune, ou de Lucien de Samosate. Tous, à l’exception de Josèphe, font allusion à un Christos qui est le dieu Christos.

 

Quant à Josèphe, certains démontrent aujourd’hui que le passage de son œuvre où il cite l’homme Jésus (un homme qui, vu sa sagesse, n’est déjà plus un homme, à en croire le texte même de Josèphe) a été rajouté après coup.

 

Voici un extrait du texte concerné (cf. Le Testimonium Flavianum, Antiquités juives, XVIII, 63-64) :

 

 … "Vers ces temps-là un homme sage est né, s'il faut l'appeler un homme. Il accomplissait notamment des actes étonnants et est devenu un maître pour des gens qui acceptaient la vérité avec enthousiasme. Et il est parvenu à convaincre beaucoup de juifs et de grecs. Le Christ c'était lui. …

 

Pour en revenir à l’historicité des personnages mentionnés dans la Bible, imaginons un instant qu’on retrouve des tas de documents (par exemple en Egypte, en Syrie ou en Irak (qui correspond, en gros, à l’ancienne Mésopotamie) démontrant que ces personnages ont effectivement existé en tant qu’hommes, ou, ce qui revient au même, qu’ils ont été des créatures historiques.

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